Génération

(Jonas/M.Godinat)

Les parents, enfants de 68
Un autre monde est possible, mais reste encore en fuite
On m’a appris à prendre les autostoppeurs
Laisser la porte ouverte, dépasser ses stupeurs
Mais les idéaux s’empêtre vite, prennent le salpêtre
Les babas passent ensuite pour des sales pitres
Le chapitre 2 commence avec l’école
Avec les codes des autres milieux, c’est là qu’on décolle
Dans la cour, les filles jouent à l’élastique
Moi c’est les billes, Panini Mexico 86
Les étrangers venaient du sud de l’Europe
Grandir avec Benito, Federico et le rock
C’est moi Looping quand on joue à l’agence tout risque
J’voulais être Barracuda, mais pour ça j’faisais touriste
A la maison pas de télé, donc dessiner
Grimper dans les arbres, y a tant à imaginer
Premières écritures de textes, me creusant les méninges
En marge, enfant qui déménage
Mon cousin m’initie à Ludwig et Bérus
« La jeunesse emmerde le front national », j’en suis féru

L’adolescence se profile, plaire aux filles
Découverte du rap et voilà qu’j’perds le fil
Être de toutes les parties, montrer sa tête, son style
Car pas encore de clips, car pas encore Internet
La messe c’est le samedi matin sur MTV
Des VHS pour lesquelles tu donnerais même ta vie
Sous la capuche, Underground est la devise
Nique le commercial, Assassin de la police
Témoignages de potes réfugiés de Mogadishu
On écoutait ça avec nos cœurs d’artichauts
J’achète mes vinyls à Paris, Tikaret
Les premiers beatmakers s’entêtent sur Atari
Et je perds mon prestige quand le rap français
Se trouve dans les grandes surfaces, aah, ça m’fustige
Époque Genève des squats, le Goulet
Jeunesse en escouade, trainings, trous de boulettes
Ca fume des spliffs à l’arrière des trams
Mais j’réalise pas que ça sniffe des grammes
Encore naïf, et l’esprit dispersé
Mais princes de la ville avec le premier disque pressé

Nouvel an 2000 la terre tourne encore
Une année plus tard les tours dans le décor
J’hallucine comme on pointe les muslims
Les drones sont téléguidés depuis la mousseline
Arrivée dans le monde universitaire
J’imaginais pas ceux de mon âge avec un air si terne
Merci beaucoup, je mets les bouts, pour quitter mon trou
Mon crew, je passe à la radio à Tombouctou
Les walkmans ont disparu, les squats ferment
Nouvelle politique tendue, le bras de fer
Les prostituées font place aux jeunes de l’Est
Ca optimise le business, et laisse moins de leste
Temps des crédits, du fantasme à la réalité
Qui aurait prédit que l’avion soit banalité
Des potes ont pété les plombs, on trop fait les cons
Drogue, cacheton, prison, égal tarés du béto
Arrivée des Roms à tous les coins de rues
Les identitaires s’affirment et nous parlent d’intrus
Le rap se fait par clips et se veut rentable
Moins de beatboxers, y a du son sur les portables

A la trentaine, celui qu’a la casquette vissée
Ou toujours la boule à Z est victime de calvitie
Aussi autour de nous les enfants poussent
Les pairs de Stan Smith cèdent la place aux pantoufles
Des amis essayent d’arrêter de fumer
Les mêmes vices mais plus de peine à assumer
Quête d’épanouissement spirituel
Évanouissement de la crédibilité des ruelles
Des trucs m’échappent, juste en une décade
Tant de buts s’écartent, pourtant j’vois plus de came
On a quitté son quartier, des parents partis
Au ciel, on m’appelle l’ancien, c’est zarbi
Soudain marié, mon nom sur la porte
On me pose des questions comme: le rap ça rapporte?
Figures de style plutôt que gueule de Swag
Mais bon, c’est sur les murs de Facebook que j’tagge
Poste des dossiers sur l’envers du décor
Des mouvements militaires, du diamant avant Anvers
Campagnes d’Avaaz, commentaires évasifs
L’âge de l’écran ou l’art de rester passif
Mais je tilte, comme on faufile
Dans les méandres du temps, bientôt monstre fossile
Encore des trucs à faire avant d’être un vieux croulant
Mais j’compte garder du cran, même en fauteuil roulant

La caravane passe et se fait oublier
Pour désert un sablier, bientôt plus d’trace